Peter Murphy + David J: Paris Bataclan Show Review

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Peter Murphy feat. David J – 40 Years of Bauhaus LIVE – Bataclan, Paris 14/11/2018

Peter Murphy feat. David J – 40 Years of Bauhaus LIVE – Bataclan, Paris 14/11/2018

Quand je pense à Bauhaus, c’est une période très précise de la fin de l’enfance qui me revient en tête, logée entre mon neuvième anniversaire et mes douze ans, avant que je ne commence à muer. La fin de l’innocence peut-être ?

Photographies : Stéphane Burlot

On était en plein dans les années 1985-1987 et cela semble incroyable avec le recul, mais à cette époque tout mon entourage semblait écouter Bauhaus. Sur la troisième chaîne, le film Les Prédateurs de Tony Scott passait à 20h30 et les notes introductives de « Bela Lugosi’s Dead » empoisonnaient l’air de leur vibration vénéneuse. Frissons garantis alors que Bowie et Deneuve, au sommet de leur beauté, incarnaient des vampires new wave intensément érotiques. Ma sœur, elle, écoutait en boucle les deux premiers vinyles du groupe, In The Flat Field (1980) et Mask(1981), alors qu’un gars de mon village au super look m’avait copié les albums The Sky’s Gone Out (1982) et Burning From The Inside (1983) sur une cassette de 90 minutes. À la radio, on pouvait enregistrer régulièrement les morceaux que l’on ne connaissait pas, comme « Terror Couple Kill Colonel », « Lagartija Nick » ou encore « Paranoia, Paranoia ». Même quand j’accompagnais les grands au café du coin, c’était « Dark Entries » qui résonnait. Une amie avait même pu faire une copie de projets parallèles plus obscurs, Tones on Tail et Dali’s Car. Dans les fanzines, les rédacteurs se lamentaient, espérant une reformation qui n’arrivait jamais. Des pirates live au son exécrable circulaient sous le manteau. Même l’été, quand venait le temps de partir en famille en station balnéaire, toutes les rencontres ne juraient que par les deux compilations posthumes 1979-1983. Tout cela pour dire que les chansons de Bauhaus font profondément partie de mon histoire, même si cela fait très longtemps que je ne les ai plus écoutées.
Elles sont là dans ma mémoire, intactes.

N’ayant pu assister aux différentes réunions du groupe depuis la fin des années 1990, je m’étais dit que cette date du Bataclan initiée par le charismatique Peter Murphy et le bassiste David J. serait peut-être l’occasion d’une expérience émotionnelle inédite. La nostalgie ne m’a jamais intéressé, mais écouter les auteurs de « Stigmata Martyr » et « Bela Lugosi’s Dead » faire leurs incantations post-punk sur la scène où trois ans plus tôt des innocents avaient trouvé la mort, je me disais qu’il pouvait y avoir un sens symbolique fort, et je ne m’y étais pas trompé tant la performance était bouleversante. À cela s’ajoute le plaisir de revoir des ami(e)s venu(e)s des quatre coins de la France, car Bauhaus reste une formation incroyablement fédératrice. Inutile de le dire, mais le temps de rentrer dans la salle et de dire bonjour à tout le monde, nous n’avons pu voir la première partie, Desert Mountain Tribe.

L’idée de jouer un album dans l’ordre et dans l’intégralité n’est pas non plus un exercice qui m’enchante. Toutes les fois où j’ai assisté à ça, je me suis plutôt ennuyé. Cela dit, In The Flat Field avait une dimension plus bruitiste, directe et moins produite que les disques suivants et je me disais qu’il pouvait y avoir des surprises. Là aussi, je ne m’étais pas trompé tant les réinterprétations sont réussies. Dès « Double Dare », David J. nous cloue au sol avec sa basse, et Peter Murphy, impérial, nous jette des regards démoniaques. Il se déhanche comme un danseur et fait voltiger d’un lancer de jambe tous les téléphones portables qui le scrutent. Sa barbe pointue évoque un acteur d’un autre âge, comme sorti d’un film expressionniste. Il s’approche souvent du public, touche les mains, joue avec les rideaux, tourne en rond sur la scène, habite tout l’espace. Mais c’est surtout sa voix qui impressionne, encore plus flexible qu’à l’époque. Elle passe du grave au aigu, fait des loopings, tremble avant de nous tétaniser par ses hurlements de rage. Puis « Spy in the Cab » arrive et l’émotion nous gagne. Les larmes coulent à flot. « Small Talk stinks » apporte du délire avec ses mégaphones et les chœurs de David J. Avec « Stigmata Martyr », Murphy se saisit d’une guitare pour ajouter larsens et masse sonore. L’atmosphère devient plus torturée et ses cris nous paralysent jusque sur la longue litanie de « Nerves ». En fond d’écran, la couverture mythique de cet album de 4AD nous rappelle combien ces ambiances étaient novatrices à l’époque et que le rock gothique des débuts n’hésitait pas à se laisser aller à d’insolites expérimentations. Il suffit d’écouter Siouxsie & The Banshees, Virgin Prunes, Christian Death et tous les autres pour s’en rendre compte.

Les choses commencent à devenir encore plus intéressantes quand le groupe se met à piocher dans tout son répertoire pour des morceaux auxquels pour certains on ne s’attendait pas. On sent plus que jamais une osmose entre les musiciens, et on a vraiment l’impression de voir un groupe et pas Peter Murphy avec un backing band. Le batteur martèle comme il faut, le guitariste (Mark Thwaite, ex-Mission) fait preuve de finesse dans ses interprétations et David J. nous rappelle comme chaque ligne de basse de Bauhaus est juste incroyable. Après des présentations de toute l’équipe pendant « Burning From The Inside », l’émotion nous gagne à nouveau sur « Silent Hedges » et les trois notes de basse de « Bela Lugosi’s Dead », peut-être les plus belles au monde, nous tétanisent sur place. Le corps est pris de spasmes, les sanglots et tremblements incontrôlés deviennent pas de danse. Peter Murphy bidouille des sons, se saisit d’un mélodica (« Kick in the Eye ») ou touche aux percussions (la version bien dub de « She’s in Parties »). L’incontournable « Dark Entries » est ravivé, l’euphorie tombe cela dit un peu à plat sur le titre plus récent « Adrenalin », bien en dessous du reste.

Le concert atteint néanmoins son apogée avec les versions habitées de « The Passion of Lovers » et « The three Shadows, Part II ». La voix de Peter Murphy n’a jamais été aussi sensible, juste, poignante. Et quels morceaux ! Le concert se termine alors sur un hommage aux victimes au son de la reprise de Dead Can Dance, « Severance ». Les morts sont avec nous. Le rituel a atteint son but, nous sommes entrés dans une autre dimension où, comme dirait Edgar Allan Poe dans L’Enterrement prématuré« les frontières entre la Vie et la Mort sont nébuleuses et floues ».

C’est étrange d’entendre un groupe comme Bauhaus – c’est presque eux – dire « Vive la France » mais on pleure les victimes avec eux, et on se dit qu’on vient de vivre une putain de belle expérience comme me le dit mon amie Marilyn quelques secondes après les dernières notes. L’euphorie de retrouver les vieilles amitiés nous amènera à rester sur place et à ne pas suivre au Supersonic pour le mix de David J. Et puis il faut le dire, on est comme vidés : nous en avons pris pour notre compte et on ne sait pas si on a vraiment l’esprit à danser, même si le lieu dégage une bonne vibration. Les morceaux de Bauhaus sont tout de même hantés par une certaine gravité, au-delà de la théâtralité du jeu de scène ; et il n’est pas simple de quitter ce monde d’ombres, théâtre de la cruauté, dont on ressort toujours un peu… vampire.

SETLIST
Double Dare
In the Flat Field
A God in an Alcove
Dive
Spy in the Cab
Small Talk Stinks
St Vitus Dance
Stigmata Martyr
Nerves
Burning from the Inside
Silent Hedges
Bela Lugosi’s Dead
She’s in Parties
Adrenalin
Kick in the Eye
The Passion of Lovers
Dark Entries
The Three Shadows, Part II
Severance

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